Revue Ping Pong | Lettre à François Truffaut par Astrid Manfredi
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Lettre à François Truffaut par Astrid Manfredi

23 oct Lettre à François Truffaut par Astrid Manfredi

 

Astrid Manfredi est romancière.  Son premier roman, La Petite Barbare, est paru aux éditions Belfond.  Elle a par ailleurs créé un blog de chroniques littéraires et publie régulièrement sur le Huffington Post des lettres à des romanciers. Aujourd’hui, pour Ping Pong, elle adresse sa première lettre à un cinéaste, François Truffaut.

 

Cher François Truffaut,

Je suis la femme d’à-côté. Celle que vous n’avez pas regardée. Le matin très tôt alors que vous êtes déjà au travail ou bien perdu dans les rêveries prolongées de vos nuits américaines, j’effleure avec la paume de ma main les battants de votre porte. Votre nom est inscrit sous la sonnette : François Truffaut. A sa lecture un frémissement parcourt mes paupières. Et je scande votre nom. François Truffaut. François Truffaut. François. TRUFFAUT. Et si vous apparaissiez à l’énoncé de cette incantation ? Mais il ne se produit rien et votre porte demeure ancrée dans son silence. Une enceinte muette où vos secrets sont protégés entre les fibres du bois. Parfois, peu avant ce contact avec votre intimité, je me parfume. Je choisis une fragrance que pourraient porter vos héroïnes libres et intrigantes. Ma peau est douce, vous savez. Moi aussi j’ai aimé un homme et un homme m’a aimé. Un autre homme, un homme non officiel. Il soulevait ma jupe et la soie de mes dessous crissait sous la pression impudique de ses doigts. J’ai pris des avions insensés pour le rejoindre. Et puis nous nous sommes quittés. A tant avoir cru nous aimer nous avons fini par fuir l’autre réalité de l’amour. Cette réalité un peu triste, cette solitude des dîners en tête à tête que votre caméra refusa.

Derrière votre objectif les femmes courent, dansent, soulèvent leurs cheveux et les rassemblent en un chignon fragile prêt à tirer sa révérence dès lors qu’une main masculine en ôte l’épingle qui le maintient captif. Je vous aime car vous filmez la rapidité des femmes, ce désordre dans leurs gestes, cette façon qu’elles ont de regarder en inclinant la tête afin de ne pas se laisser aveugler par une lumière immodérée. Vos mariées sont en noir et dans leurs sacs à mains se glissent des vengeances hardies. Et puis c’est si difficile de s’aimer, de s’aimer vraiment. Cette impermanence du sentiment, ce flottement dans nos cœurs. Ce manège dérisoire entre les hommes et les femmes que vous transformez en une ronde d’infini. Une ronde d’images mélancoliques. J’aime aussi votre noir et blanc, cette brisure dans vos contrastes quand les visages de vos personnages s’éclairent. Je fus moi aussi une enfant sauvage qui préféra le cinéma à la déraison des adultes. La sidérante monotonie de leurs cris, l’oubli qu’ils ont d’aimer et de la formuler, l’oubli des livres que votre double Antoine Doinel se plaisait à dévorer dans les 400 coups. Parce qu’il faudrait conserver à l’intérieur de soi un fragment de rêverie que nul ciel ne serait assez vaste pour accueillir. Ou bien le songe s’échouerait tout au bord de la mer où une horde de gamins ferait des ricochets sur les vagues. Cette liberté-là. Cette liberté d’adorer quand le noir se fait dans la salle et que tout devient possible. Ce qui me plaît chez toi c’est ce que j’imagine écrivait Léo Ferré. Ce qui me plaît chez vous, François Truffaut, c’est ce que vous me laissez à imaginer. Des fins sans sanctions, des hommes qui aiment trop les femmes, des baisers volés qui ne finiront jamais derrière les barreaux.

Je quitte le contact avec le bois de votre porte. Nous sommes samedi mais vivement dimanche. Et il viendra cet amant déranger la quiétude de mon sommeil. Votre cinéma, toujours présent. Votre cinéma empreint de cette douleur discrète qui fut la vôtre. J’ai appris par le voisinage que vous aviez été hospitalisé pour une longue maladie. Peut-être celle qui vous affecta suite aux désordres sans nuances de la vie. Cette vie où il faut sans cesse s’appauvrir alors même que vos films disaient une autre conquête. Celle de la recherche de l’absolu. Ne vous éloignez pas tant, j’ai encore besoin de vous. De votre regard sur le monde.

Cher François Truffaut, un jour, nous aussi, « nous prendrons des trains qui partent ».

La femme d’à côté

 

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